Botanique des ruines

Une marche suivie d’un atelier d’écriture, dans le jardin d’Agronomie Tropicale de Vincennes, où s’est tenue l’exposition coloniale de 1907 : de quoi faire une botanique des ruines du colonialisme.

« Et ne serait-il pas pensable, poursuivit Austerlitz, que nous ayons aussi des rendez-vous dans le passé, dans ce qui a été et qui est déjà en grande part effacé, et que nous allions retrouver des lieux et des personnes qui, au-delà du temps d’une certaine manière, gardent un lien avec nous ? »
W.G. Sebald, Austerlitz (trad. Patrick Charbonneau)

Botanique des ruines est une marche suivie d’un atelier d’écriture, conçue pour le Jardin d’Agronomie Tropicale de Vincennes du Bois de Vincennes par Alice Roland avec la complicité de Gaëlle Bourges.

Que perçoit-on, dans un lieu – par sa matérialité, son atmosphère – de son histoire ? Se promener, c’est être attentif à ce que les lieux nous disent d’eux et de nous. Au silence qu’ils gardent aussi parfois. Dans ce jardin semé de bâtiments et monuments à la gloire des colonies françaises, aujourd’hui en grande partie laissé à l’abandon, Botanique des ruines se propose d’interroger notre perception proprement physique de l’histoire – et éventuellement ses angles morts.

On accomplira au cours de cet atelier un travail comparable à celui des botanistes : dans un premier temps, au cours d’une marche d’une heure, les participant.e.s effectueront une récolte de sensations et d’impressions dans le jardin ; dans un deuxième temps consacré à l’écriture, on observera de plus près les impressions récoltées et on les reliera à une connaissance plus vaste sur le lieu, au moyen d’une sélection d’archives.

On confrontera ainsi les sensations récoltées dans le jardin – notre extrême présent, faisant peut-être surgir des souvenirs personnels, avec toute la liberté d’associations d’idées possible – à des photographies et textes des premières décennies du XXème siècle, lorsque le jardin accueillait l’Exposition coloniale ou des cérémonies militaires. Comment cette strate de connaissance modifie-t-elle ce que nous avons perçu ? Quel lien y a-t-il – ou n’y a-t-il pas – entre l’histoire du lieu et ce qu’il nous évoque personnellement ? On cherchera à prendre conscience de la stratification temporelle dans laquelle chacun.e baigne et à déconstruire nos habitudes perceptives : voyager du singulier au collectif, mettre le doigt sur les signes de pouvoir et de domination qui nous sont devenus imperceptibles – ou qui, au contraire, nous frappent encore.

Ainsi, on tentera, ensemble, de « brosser à contre-sens le poil trop luisant de l’histoire », comme nous y invite Walter Benjamin dans Sur le concept d’histoire – mais aussi d’accomplir le geste iconoclaste que le philosophe Paul B. Preciado appelle de ses vœux : « faisons descendre les statues de leurs piédestaux et gravissons-les pour parler et raconter notre propre histoire de survie et de libération » (« Pour un monument à la nécropolitique », Libération, 4 & 5 juillet 2020).